Les Néobrokers et ce qu’ils peuvent vous apporter

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Bitpanda, Trade Republic, Degiro ou XTB s’imposent comme des acteurs majeurs de l’investissement en ligne. En quelques années, ces plateformes ont attiré des millions d’investisseurs européens et concentrent une part croissante des transactions sur actions. Leur modèle repose sur des frais réduits, une exécution souvent déportée vers des marchés alternatifs et une expérience utilisateur largement mobile, sous l’attention croissante des autorités de régulation.

Par Jean-Jacques Manceau
Publié le 15/12/2025 à 10h00
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Les Néobrokers et ce qu’ils peuvent vous apporter
(©AdobeStock)

Ouvrir un compte-titres en moins de cinq minutes chrono, depuis son smartphone, investir dès un euro dans une action ou un ETF (fonds indiciels cotés) et sans frais affichés, les promesses des néobrokers sont alléchantes et séduisent de plus en plus d’investisseurs, notamment les plus jeunes. Mais derrière l’écran de smartphone, le fonctionnement des néobrokers n’est pas aussi transparent qu’il n’y paraît.

Bitpanda, XTB, Degiro, Trade Republic… difficile de passer à côté de ces nouveaux acteurs de la finance. Il faut dire que depuis quelques années, ceux que l’on appelle les néobrokers dépensent des millions d’euros pour se faire connaître et tailler des croupières à la première génération de banques sur Internet, les BoursoBank et autres Fortuneo qui ont démocratisé l’épargne en ligne.

La plateforme de services financiers autrichienne Bitpanda vient ainsi de s’offrir le soutien du PSG pour 5 millions d’euros par an. Elle remplace la plateforme d’échange de cryptomonnaies basée à Singapour Crypto.com, qui s’était, elle aussi, engagée pour trois ans, en 2021, et n’avait pas souhaité prolonger son bail. Le polonais XTB, de son côté, mise sur le soutien des 120 millions de fans de Zlatan Ibrahimovic pour se faire connaître en France.

L’enjeu pour ces néobrokers ? Se tailler la part du lion dans un marché de l’investissement en ligne en pleine explosion. Selon une étude de DataCube Research, le marché européen des néobrokers fintech, évalué à environ 1,9 milliard de dollars en 2023, pourrait atteindre 14,2 milliards de dollars en 2032, soit près de 13 milliards d’euros, avec un taux de croissance annuel moyen proche de 25 % sur la période 2019-2032.

En Europe, le phénomène n’est plus marginal. Selon l’Esma, le régulateur des Bourses européennes, les vingt-sept néobrokers présents dans l’Union géraient près de 10 millions de comptes pour près de 150 milliards d’actifs en 2023.

L’essor fulgurant des néobrokers

L’Autorité des marchés financiers (AMF) observe la même dynamique dans l’Hexagone : le nombre de clients actifs a été multiplié par douze en trois ans, entre 2018 et 2021, pour dépasser les 400.000 investisseurs particuliers actifs. Dans le même temps, la part de marché des néobrokers est passée de moins de 10 % à plus de 20 % des transactions sur actions françaises.

Ces plateformes, nées en Allemagne, en Irlande, aux Pays-Bas, à Chypre ou aux États-Unis, séduisent des millions d’Européens, attirés par des frais cassés, une ergonomie pensée comme une application sociale et la possibilité d’acheter des fractions de titres phares, tels que LVMH ou Netflix, pour quelques euros seulement.

De quoi donner un coup de fouet aux banques traditionnelles. Surtout au niveau des frais de courtage des titres. Selon l’AMF, dans les banques de réseau, pour les comptes-titres, le coût moyen d’un ordre de 1.000 euros, qui était de 0,80 % en 2020, est de 0,67 % en janvier 2025, soit une baisse de 16 % en cinq ans. Chez les prestataires exclusivement en ligne, les frais moyens sont inférieurs à ceux des banques de réseau : de 0,45 % en moyenne pour un ordre de 1.000 euros.

Gare aux frais invisibles !

Des tarifs que les néobrokers ont pulvérisés. Trade Republic a marqué les esprits avec son tarif unique : 1 euro par ordre. Degiro a opté pour 50 centimes d’euro plus des frais externes, avec une liste de plus de deux cents ETF (fonds indiciels cotés) gratuits si l’on en achète régulièrement. Scalable Capital a inventé la formule par abonnement : pour 2,99 euros par mois, l’investisseur passe autant d’ordres qu’il le souhaite, comme on consomme des séries sur Netflix.

D’autres ont choisi le « zéro commission ». eToro, par exemple, permet d’acheter des actions sans aucuns frais affichés. Mais la rémunération se cache ailleurs. Chaque ordre en devises étrangères entraîne des frais de change fixes de 0,5 %. Sur un achat de 5.000 euros du titre Apple, cela représente 25 euros de frais invisibles, soit plus que la commission de BoursoBank pour la même opération.

Revolut adopte une logique similaire : quelques ordres gratuits chaque mois, puis 1 euro par transaction, auxquels s’ajoute un spread de 0,25 à 1 % sur les conversions de devises. Là encore, l’utilisateur croit ne rien payer, mais la mécanique grignote son rendement.

Le vrai prix du trading low cost

Degiro, plus transparent, conserve un modèle low cost classique : des frais unitaires modestes et une facturation à la carte pour certains services, comme les données de marché en temps réel. L’irlandais Interactive Brokers, longtemps réservé aux professionnels, a lancé sa version « Lite » : les actions américaines sont sans commission, mais les titres sur les marchés européens restent facturés autour de 4 à 5 euros. Dans ce cas, ce sont surtout les intérêts perçus sur les liquidités et les services premium qui alimentent la rentabilité.

À cela viennent s’ajouter les fameuses actions fractionnées, qui permettent d’acheter quelques euros d’une valeur, dont le prix dépasse les moyens de l’investisseur. Là où une action Netflix coûtait plus de 1.000 dollars, il est désormais possible d’en acquérir juste une portion pour un montant plus abordable de 5 ou 10 euros. Attention toutefois, sur le plan juridique, il ne s’agit pas toujours d’une action fractionnée au sens strict. Souvent, l’investisseur est détenteur d’un contrat interne qui réplique le cours, mais ne bénéficie pas de droit de vote, de souscription préférentielle ou de possibilité de transfert.

Derrière cette promesse d’accessibilité, la réalité est donc plus nuancée : les frais ne disparaissent pas, ils ne font que se déplacer. Les coûts se logent dans les conversions de devises, dans les spreads (écart de cotation entre l’achat et la vente) légèrement élargis et dans les transferts laborieux. La révolution des néobrokers n’est pas tant d’avoir supprimé le coût que de l’avoir rendu invisible.

La Bourse version applis

Si la tarification a attiré des millions d’investisseurs, c’est l’expérience utilisateur qui les retient. « Les néobrokers ont transformé la Bourse en une appli mobile fisrt, avec une fluidité digne des réseaux sociaux », explique Fabien Keryell, le directeur de Saxo Banque. L’ouverture d’un compte prend moins de cinq minutes dans deux tiers des cas, selon une étude de l’AMF, contre plusieurs jours dans une banque traditionnelle. « Nous avons constaté que chez des brokers comme Bitpanda, le questionnaire pour juger des compétences des clients était réduit à sa plus simple expression », explique Maxime Chipoy, directeur du site MoneyVox.

L’ergonomie reprend les codes d’Instagram ou de TikTok : couleurs vives, navigation simplifiée, notifications instantanées. Mais surtout, les plateformes jouent la carte de la « gamification », en transformant l’investissement en jeu. À chaque transaction, l’écran s’illumine de confettis (effets visuels qui créent une sensation de plaisir ou de récompense à l’écran). Des badges (éléments visuels, sorte de stimuli psychologiques) viennent récompenser la performance. Et des classements comparent les utilisateurs.

Ces artifices ont un effet direct sur le comportement. Une expérience menée par l’AMF et le Laboratoire de recherche en gestion et économie de l’université de Stras-bourg a montré que les badges de performance incitaient les investisseurs à prendre davantage de risques, contrairement à ceux valorisant la prudence. Les confettis, eux, se sont révélés neutres.

Les mirages du gain facile

La mise en avant de produits spéculatifs comme les ETF (fonds indiciels cotés) à effet de levier ou les options et les CFD (Contract for Difference, instrument financier dérivé non réglementé et spéculatif) exposent les particuliers à des pertes rapides. En effet, 90 % d’entre eux subissent une perte sur les CFD, selon les études de l’Esma.

Le copy-trading est l’exemple le plus frappant de cette logique. Sur eToro, il suffit de choisir un investisseur « star » et de copier automatiquement ses positions. Séduisant en apparence, ce mécanisme conduit souvent à des portefeuilles plus volatils. « Parfois même, les ordres sont exécutés sans validation expresse du client, ce qui s’apparente à un mandat de gestion déguisé, juridiquement contestable », remarque Fabien Keryell.

En revanche, le parcours des ordres est plus complexe. Beaucoup d’investisseurs pensent acheter sur Euronext Paris, alors que leurs ordres sont redirigés vers des marchés alternatifs allemands comme Tradegate ou Lang & Schwarz, ou vers des market makers (animateurs de marché). Ces derniers affichent en permanence un prix d’achat et un prix de vente. La différence entre les deux, le spread, constitue leur rémunération.

Prenons un exemple : la valeur TotalEnergies cote 50 eu-ros, que la plateforme acquière l’action pour 49,90 euros et la revend à 50,10 euros, le spread est de 20 centimes. Ce chiffre paraît dérisoire, mais il représente un coût caché : l’investisseur achète un peu plus cher et revend un peu moins cher. Sur des milliers d’ordres, la différence s’accumule.

Des régulateurs sur le qui-vive

Aux États-Unis, une pratique encore plus controversée a prospéré : le Payment for Order Flow (PFOF). Les courtiers gratuits tel Robinhood étaient rémunérés par les market makers pour leur envoyer les ordres. Le client particulier pensait ne rien payer, mais le courtier, lui, encaissait une commission de l’autre côté. Ce modèle est interdit dans l’Union européenne, hormis en Allemagne, où le système perdure jusqu’en 2026, mais l’exécution hors marché principal pose la même question : l’investisseur bénéficie-t-il vraiment du meilleur prix ?

À cela s’ajoute la question des transferts. Plusieurs clients de Trade Republic ou Scalable racontent avoir attendu plusieurs semaines, parfois deux mois, pour rapatrier leur portefeuille vers une banque française. Les codes marché des actions ou des ETF (Isin) ne correspondent pas toujours, les procédures sont lourdes, et les services clients saturés. Là encore, la fluidité affichée sur mobile se heurte à une réalité plus rugueuse en coulisses.

Face à cette révolution, les régulateurs avancent prudemment. L’Esma salue la démocratisation de l’accès aux marchés et la pression concurrentielle sur les frais, mais insiste sur trois zones de vigilance : la prolifération de produits complexes comme les CFD, le développement du social trading qui s’apparente à du conseil déguisé, et la dimension transfrontière, qui complique la supervision.

En France, l’AMF multiplie les visites mystères. Son rapport 2025 pointe des progrès, mais note que certains textes restent en anglais et que la nature réelle des actions fractionnées n’est pas toujours précisée. Le gendarme de la Bourse plaide en faveur de documents clairs et en français, des avertissements pédagogiques et des rappels réguliers de prise de connaissance. Elle encourage également une utilisation responsable de la gamification : récompenser la prudence plutôt que la performance.

Face à ces offres séduisantes, l’investisseur doit apprendre à détecter les frais invisibles. Pour cela, il lui faut vérifier où ses ordres sont exécutés, comprendre s’il achète une vraie action fractionnée ou un simple contrat, évaluer le coût des conversions de devises, tester la transférabilité du compte, et se renseigner sur le service client et les produits proposés. Plusieurs néobrokers « purs » offrent la possibilité de loger les actions et les ETF éligibles dans un plan d’épargne en actions (PEA) – Trade Republic, Interactive Brokers, XTB, Saxo Banque –, tandis que d’autres – Degiro, eToro ou Freedom24 – ne proposent pas cette option.

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